Marcel Mermoz : l’autogestion, c’est pas de la tarte
Source : Rhône-AlpeSolidaires
Fils d'agriculteur de Savoie, Marcel Mermoz a eu un parcours militant, engagé et "subversif" qui l'a conduit en prison où il rencontre Marcel Barbu avant de prendre la direction de Boimondau en 1946. Ce drômois d'adoption a beaucoup voyagé et écrit de nombreux articles, conférences, interviews. Son livre "L'autogestion c'est pas de la tarte" paru en 1978 fait la part belle à l'auteur en le plaçant au centre des Communautés de travail. Retour pour complément d'information.
Marcel Mermoz avant la rencontre de Marcel Barbu
Marcel Adolphe Mermoz est né 1908 au hameau Samuaz de la commune de Varrens Arvey en Savoie. Le hameau située à plus de 1000 mètres d'altitude rassemblait quatre autres familles. Marcel avait cinq frères et sœurs.
La ferme familiale produit une polyculture de haute montagne. Les vaches et les chèvres pour le lait et le fromage. Les moutons qui estivent de mai à septembre à 2400 mètres, pour la laine. Le cochon pour la viande. Les noix pour l'huile, les meilleurs cerneaux étant réservés à la vente. Quelques ruches pour le miel. Des arbres fruitiers. La vigne pour le vin et les alcools forts ; carburant des savoyards. Les céréales étaient limitées, le blé ne pouvait pas venir facilement car les hivers étaient précoces, le seigle donnait du pain amer, le maïs pour la polenta. C'était une vie en autarcie.
Marcel a vécu deux modèles éducatifs, celui de ses parents et de ses grands-parents. La grand-mère paternelle, dure à l'ouvrage, attachée à la terre, trimant du matin au soir, n'avait qu'une passion : l'argent. Elle menait la vie dure à tous ses fils, elle a refusé de leur donner de la terre. Le père de Marcel Mermoz, le fils aîné, travaillait dur aussi. Pour faire vivre sa famille, il coupait du bois dans les communaux, posait des collets et tuait des chamois - tout ce qui était interdit. L'hiver, il était charron et menuisier.
Les grands parents maternels étant plus aisés, les enfants ont pu suivre l'école et deux de ses tantes furent institutrices et un oncle, professeur. Déjà rebelle, Marcel subissait les leçons de morale de ses parents maternels.
Bien que père de six enfants, le père de Marcel est envoyé au front en 14-18. Il revient blessé de Verdun en 1916. Marcel devient antimilitariste, comme son père.
Il faut se rendre à l'école du village à pied. Marcel apprend à lire et, très attiré par les livres, il dévore les ouvrages de la bibliothèque de l'école. L'institutrice est sa tante et marraine, catholique. A huit ans, son maître dans la classe des grands, a lui des idées républicaines.
A douze ans, Marcel passe brillament le certificat d'étude et fait la fierté de son instituteur qui parvient à convaincre sa mère de l'envoyer à l'école supérieure à Albertville. Mais le pensionnant coute trop cher, il n'y reste que deux mois.
Marcel Mermoz monte à Paris
A quinze ans, Marcel monte à Paris où il rencontre d'autres savoyards. Il fait de multiples petits métiers, souvent à la journée, mal payés et couche où il peut. Certains emplois comprennent le gîte et le couvert, mais à chaque changement, c'est le retour à la rue. De petits boulots en chapardages, de la vie de clochard à celle de prisonnier, il trouve cependant toujours du travail, car le chômage épargne ceux qui veulent bien faire ce qui rebute les autres.
A dix-huit ans, Marcel côtoie les milieux anarchistes de Paris. Il fréquente plusieurs personnalités comme Jean Guéhenno, directeur et rédacteur en chef de la revue "Europe" (de 1929 à 1936, revue "Pacifiste et internationaliste") ou encore Paul Rivet (directeur du Muséum National d'Histoire Naturelle) dans le cadre de conférences organisées par le Centre Confédéral d'éducation ouvrière de la CGT. Auprès d'eux, il s'instruit et envisage même de passer le BAC.
Il apprendra deux métiers : la boulange un travail de nuit et la photographie à laquelle il s'initie durant six mois le jour.
En 1929, Marcel Mermoz entre au Parti Communiste. Laissant les débats d'idées aux intellectuels du parti, il préfère le collage d'affiches dans les quartiers populaires. Il participe à l'école des cadres mais trouve l'ambiance de certitude marxiste - léniniste, trop confortable à son goût. Après les réunions de la cellule, il rejoint dans un autre bistrot les copains "libertaires".
A l'occasion des premiers congés payés en 1936, Marcel visite en bicyclette l'Allemagne, via la Belgique et la Hollande. Dans les campagnes, il rencontre beaucoup de jeunes enthousiastes et croit un moment que l'Allemagne est le pays de la liberté. Mais à Berlin, il trouve la ville triste et croise des convois militaires de blindés et de camions qui semblent bien augurer des projets guerriers.
Après une période de chômage à Paris, il se fait ajusteur en aviation à Clermont-Ferrand. Là, il est vite catalogué anarchiste communiste. Quand, en 1938, il travaille en région parisienne pour la CAPRA, fabriquante de bombardiers, il est repéré et surveillé par les contrôleurs civils et militaires. Il est inscrit sur le carnet B : la liste des "subversifs" du ministère de la guerre. Ses déménagements successifs sont l'objet d'enquête de police auprès des concierges.
1939 - Arrestation des communistes
Fin décembre 1939, Marcel est arrêté par la police. La "balade" à travers les prisons françaises le mène de prison de la Santé, à Saint-Benoît en vallée de Chevreuse, puis pour 39 mois à Saint-Sulpice où il séjourne avec de nombreux communistes. Marcel passe ses journées à lire, il dévore les 34 bouquins qu'il avait avec lui. Il organise l'échange de livre entre détenus en établissant un fichier indiquant le numéro de la baraque et le nom du propriétaire de chacun. Ce ficher comptera jusqu'à 1800 titres. Fort de cette expérience, il sera chargé de créer une véritable bibliothèque par les autorités.
1942 - Rencontre en prison des deux Marcel
Décembre 1942, Barbu est en détention à St Sulpice. Il se fait rapidement remarquer lors de sa prière chaque matin à genoux dans le froid de la cours ; la chapelle étant réservée en semaine car elle sert de bibliothèque. Mermoz prend l'initiative de le faire entrer dans la bibliothèque, avec quatre autres prisonniers. C'est le début de l'amitié entre les deux Marcel.
Dans les récits de Barbu sur la communauté de travail, Mermoz voit la mise en pratique des utopies de Marx, Lénine ou Fourier alors que Barbu a plutôt été inspiré par les Evangiles.
La rencontre de Marcel Barbu va changer la trajectoire de Marcel Mermoz à sa libération. Il ébauchait un projet : culture, arbres fruitiers, qui lui permette de vivre mais lui laisse aussi le temps de "lire encore" surtout en hiver. Et voilà que Barbu lui propose de rejoindre la Communauté. Ouvert aux idéologies du catholicisme, matérialisme ou marxisme, Barbu voit en Mermoz l'homme de la situation et lui propose de prendre en charge le service social qui s'occupe de la formation et des activités culturelles et sociales. Le projet intéresse Mermoz et c'est peut-être l'occasion de quitter cette prison.
Le 28 mars 1943, Mermoz est libéré. Comme il s'y était engagé, Barbu n'a pas ménagé sa peine pour cela alors que quelques mois plus tard, la prison sera aux mains des allemands, et 600 prisonniers communistes seront déportés.
Le lendemain de sa libération, Mermoz se présente à la Communauté de travail à Valence, et le surlendemain, il rejoint le maquis à Mourras.
C'est en 1946 que Mermoz deviendra le chef de la Communauté de Travail Boimondau qu'il quittera en juin 1950 pour créer la Cité Horlogère à Valence.
Mermoz et les femmes
Les femmes tiennent une place importante dans la vie de Mermoz, il en parle librement et longuement dans ses mémoires " L'AUTOGESTION, C'EST PAS DE LA TARTE".
Sa mère travaillait dur depuis quatre heures le matin, elle élevait ses six gosses. A la ferme, il fallait traire les vaches, aller dans les champs, revenir faire à manger, faire la nourriture aux cochons, etc. Et ça, sans gémir. Sa mère est la référence. Il en a gardé une image de femme soumise, généreuse, travailleuse.
Dans ses mémoires il parle des nombreuses filles rencontrées, les aventures même pendant les périodes de mariage. Il lui fallait plusieurs femmes en même temps, pas l'une après l'autre.
Il se marie une première fois, le 30 octobre 1928 à Paris (19ème arrondissement) avec Léa, dont il divorce, puis une seconde fois le 30 novembre 1939 à Paris (11ème arrondissement) avec Emma, dont il divorce en 1947.
C'est Paulette qu'il fera venir à Mourras en 1943 avec ses deux enfants, Marcel et Micheline.
Sur l'acte de constatation de la communauté en janvier 1944, Marcel Barbu est bien embêté. Coincé dans sa morale chrétienne, il choisit de présenter le "foyer Mermoz" où on ne comprend pas qui est qui : Mermoz Marcel + Mermoz Marcel + Mermoz Marcel + Mermoz Micheline, trois Marcel dans la même famille et aucune épouse ou compagne de Mermoz Marcel père. Le plus gêné dans cette présentation, c'est sans doute Marcel Barbu.
Il ne quittera plus la Drôme.
* Marcel Mermoz - L'autogestion, c'est pas de la tarte, entretien avec Jean-Marie Domenache - 1978 - Edition SEUIL
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