Quand les agro carburants menacent les Guaranis Kaiowa du Brésil

Source : AlpeSolidaires

Partout dans le monde, éclatent des émeutes de la faim, qui mettent en évidence le défi de l’alimentation que devront relever bon nombre de pays dans les années à venir. Reportage de FIAN France* auprès de la communauté des Guaranis Kaiowa au Brésil.

Le paradoxe de la faim

 

Le problème de la faim dans le monde, récurrent depuis de nombreuses années, est particulièrement exacerbé depuis plusieurs mois, mettant en évidence un certain nombre de paradoxes. Selon un rapport de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’agriculture et l’alimentation), il y a actuellement sur terre 854 millions de personnes souffrant de faim et de malnutrition alors que la terre serait en capacité de nourrir 12 milliards de personnes. La faim est donc liée à des causes structurelles et politiques. Par ailleurs, l’essentiel des victimes de la faim sont des petits paysans et agriculteurs dans les pays du sud - en d’autre termes, ceux qui produisent de quoi nourrir le monde.

Cette situation fortement médiatisée depuis l’apparition des émeutes de la faim est dénoncée depuis de nombreuses années par bon nombre d’ONG, qui voit en cela un non respect d’un des droits humains fondamentaux : celui à se nourrir dans la dignité.

Derrière ces chiffres et ces paradoxes, se cachent des victimes de plus en plus nombreuses qui doivent constamment se battre pour leur survie. Pour illustrer cette situation, il paraît intéressant d’analyser l’exemple du Brésil.

 

Le Brésil, en pointe pour la production d’Ethanol

 

Devenu en près de trente ans l’une des plus grandes puissances agricoles mondiales, le Brésil a misé pour son développement sur la culture de produits agricoles destinés à l’exportation. L’un des secteurs de pointe de cette agriculture demeure la canne à sucre nécessaire à la production d’Ethanol (alcool servant de carburant). Face à la flambée des prix des hydrocarbures, les agro carburants semblent être pour beaucoup une solution miracle qui permettra de relever le défi de la lutte contre l’effet de serre et la fin programmée du pétrole.

Champ de canne à sucre Mais cet engouement récent pour ces carburants d’un genre nouveau menace sans conteste le droit à l’alimentation pour les populations dans les zones rurales. En effet, face à une demande de plus en plus forte, il est nécessaire pour le Brésil d’augmenter la surface de canne à sucre cultivée. L’exemple emblématique de la situation brésilienne est l'État du Mato Grosso qui semble devenir peu à peu le nouvel eldorado pour les investisseurs brésiliens et étrangers. La surface de canne à sucre cultivée dans cet État devrait atteindre d’ici à 2012 près d’un million d’hectares et près d’une cinquantaine d’usines de transformation seront bientôt construites. La nouvelle fièvre pour le pétrole vert n’est pas sans conséquence pour les populations locales, installées depuis des siècles sur ces terres. Une mission internationale d’investigation, composée de différentes ONG (françaises, suisses, allemandes, belges, hollandaises brésilienne et colombiennes) s’est donc rendue au mois d’avril dans cette région pour évaluer la situation des agro carburants et tenter de mesurer l’impact sur les populations locales, en particulier sur la communauté Guaranis.

 

Mato Grosso do Sul : la lutte pour l'espace

 

Les Guarani Kaiowa sont à l’heure actuelle près de 27 500 dans l'État du Mato Grosso do Sul ce qui en fait la population indigène la plus importante de l'État. Population séculaire, les Kaiowa composent l’une des trois familles du peuple Guaranis, qui compte près de 300 000 individus répartis dans cinq pays (Argentine Brésil, Bolivie, Paraguay, Uruguay).

Occupants historiques de cette partie de l’Amérique du sud, ces indiens vivaient de la chasse de la pêche, ainsi que de la petite agriculture. L’un des points de références de leur culture est l’importance donnée à leur Tekoha (territoire), considéré comme l’endroit où ils pouvaient réaliser leur manière d’être. Dans ses traditions, le peuple Guarani ne se considère pas comme le propriétaire de cette terre, mais seulement comme l’usufruitier.

L’arrivée des grands propriétaires, au début du vingtième siècle, marque un tournant important dans l’histoire des Guaranis Kaiowa. C’est en effet à partir de cette époque que démarre une lutte pour le territoire qui s’aggravera au fil du temps jusqu’à atteindre la situation catastrophique actuelle.

Jusque dans les années 70, la cohabitation entre les propriétaires et les Guaranis Kaiowa ne pose pas de problèmes. Les indiens pouvaient accéder à des zones refuges en bordure des propriétés et en bordure de forêt où ils pouvaient chasser et collecter de quoi vivre.

L’arrivée de la culture intensive du soja et de la canne à sucre met à mal le fragile équilibre qui avait jusque là pu être préservé: les Guaranis Kaiowa ont du abandonner peu à peu leurs terres, perdant leurs moyens de subsistances. Ils deviennent contraints de travailler dans les grandes propriétés, et le plus souvent dans des conditions indignes. C’est à ce moment là que débutent les conflits pour la propriété de la terre avec un rapport de force inégal entre les propriétaires terriens et les indiens Kaiowa.

 

En 1988, prenant en compte le déséquilibre du rapport de forces, la Constitution brésilienne reconnaît le droit aux peuples indigènes à accéder aux terres qu’ils occupaient traditionnellement et dont la démarcation sera faite par le gouvernement fédéral.

 

 

Les Guarani Kaiowa, une communauté menacée

 

À ce jour, très peu de terres ont été démarquées, et les Guaranis Kaiowa sont toujours obligés de vivre sur des territoires extrêmement restreints ne leur permettant pas de s’assurer des moyens de subsistance. L’un des exemples marquants dans la région est la commune de Dourados où près de 11000 indiens vivent sur moins de 3500 hectares. Dans le combat qu’ils mènent aujourd’hui pour leur territoire, l’un des enjeux est pour eux de parvenir à vivre dignement et avec un minimum d’indépendance. Cette lutte sera longue et difficile car les grands propriétaires très puissants usent de leur pouvoir d’influence auprès des autorités judiciaires et politiques, ce qui ralentit considérablement les démarches de restitution des terres.

 

L’urgence de la situation réside dans le fait que la perte du territoire implique pour les Guaranis Kaiowa la perte de leur identité, et fait naître des problèmes pouvant aller jusqu’à remettre en question leur survie.

En effet, ne pouvant plus assurer par eux même leur subsistance du fait d’un territoire trop réduit, l'État Brésilien intervient et tente de trouver des solutions palliatives pour qu’ils puissent se nourrir. L’une des solutions est la distribution de paniers d’aide alimentaire: distribués mensuellement, composés de quelques denrées de bases telles que du riz, de la farine de manioc, de l’huile et du lait en poudre. Attribués en quantités insuffisantes (ils atteignent un poids de 22 kilos pour une famille de 10 à 15 personnes), victimes d'une distribution souvent entachée de problèmes administratifs, ces paniers sont source d'insécurité alimentaire, provoquant indirectement la hausse du taux de mortalité infantile. La politique de l'État Brésilien s’inscrit dans une logique de court terme qui ne solutionnera pas la problématique de l’accès à l’alimentation pour les indiens Guaranis.

 

Violences meurtrières

 

Le confinement sur des territoires réduits de cette communauté habituée à résoudre les conflits par l’éloignement, conduit également à une recrudescence des actes de violences intra-communautaires, notamment des homicides, le plus souvent à l’arme blanche. En 2007, dans son rapport le CIMI (Comité Indigène Missionnaire) fait état de 62 indiens morts ; parmi eux, plus de 50 % sont des jeunes de moins de 25 ans. Cette violence exacerbée est le résultat logique d’une perte de repère et d’identité de ces indiens qui ne peuvent plus vivre selon leurs coutumes, et qui confinés en viennent à commettre des actes désespérés. Ces actes de violences sont également liés à l’arrivée au sein de leurs communautés des problèmes d’alcool et de drogues.

Doyenne kurrusu ambaÀ cette violence intra-communautaire, vient s’ajouter la violence exercée de manière permanente par les pistoleiros (gardes armés des grands propriétaires) qui n’hésitent pas à faire usage de leurs armes pour éliminer les leaders indiens, ou intimider les différentes communautés. Dans le campement de Kurussu Amba, dans la localité de Coronel Sapucaia (à proximité de la frontière avec le Paraguay), les pistoleiros ont tué en novembre dernier un des leaders du campement et blessé par balles cinq autres habitants. Cette violence quotidienne crée un sentiment de terreur permanent, poussant certains des indiens au suicide. L’espérance de vie au sein de la communauté Guarani n’excède pas 46 ans, alors que dans le reste du Brésil elle s'élève à 72 ans.

 

 

Au vu de ces différents éléments, la lutte pour le territoire représente bien un enjeu majeur pour la communauté Guaranis Kaiowa, qui pourrait voir des éléments de sa culture et de son mode de vie disparaître peu à peu.

Le gouvernement brésilien devra donc concilier, dans les années à venir, ses ambitions en terme de développement des agro-carburants et les solutions à long terme pour les indiens Guaranis Kaiowa

Face au nouveau défi énergétique mondial, le Brésil saura t’il relever le défi alimentaire pour sa population ?

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